j'essaie de prononcer ton nom. je le chuchote pour faire cesser le tremblement de mes mains, le tremblement de mon corps. c'est difficile, depuis qu'il n'y a plus que toi et rien ni personne d'autre, comme si le monde s'était soudain révélé un misérable décor de carton. depuis cet après-midi c'est la même épuisante sensation, je prononce ton nom et chaque fois il me semble ne pas être celle qui le prononce, comme si une autre se substituait à moi, comme si une autre s'emparait de moi ; comme si j'allais bientôt m'effacer. je me perds. je voulais encore me sentir vivante, éprouver le plaisir, éprouver la joie, je ne voulais pas que mon corps s'en aille en pourriture. comme si je n'avais pas vécu, parce que je n'avais encore rien fait qui puisse me survivre. je voulais m'accrocher, résister, vivre encore, vivre. les années qui se sont écoulées depuis, au cours desquelles je me suis appliquée, chaque jour, de toute mes forces, à ne pas penser à toi, à ne pas penser à nous, soudain nous n'avions pas existé, c'est si simple, il suffisait d'y croire, nous n'avions pas existé puisque c'était fini, il ne restait rien de nous. les images qui me traversaient parfois, fulgurantes, douloureuses. je pensais être parvenue à me déposséder de nous. je voudrais que mon corps, mon cerveau n'aient rien conservé du passé. que je sois dans le présent, seulement dans le présent. parce qu'on n'oublie rien, je le sais ce soir. on n'oublie rien. quand bien même on s'est efforcé du contraire : le passé vit en nous. masse informe tapie au plus profond de soi, qu'on pourrait croire endormie mais qui veille.. Dieu, une telle sensation de naufrage, et ne rien pouvoir pour l'empêcher. pourtant, même pendant ces accès de rage, je t'aimais encore. je ne savais plus comment t'aimer comme il aurait fallu, mais je t'aimais, désespérément. durant toutes les années où nous avons vécu loin de l'autre, te savoir en vie m'aidait à vivre, à tenir bon. tu étais là, quelque part ; je ne te voyais pas mais je savais que celui qui avait été traversé pas la même douleur que moi tenait encore debout. nous nous donnions le main sans se toucher. il n'y avait plus de sens à rien. je n'étais nulle part, ou plutôt, en dehors de tout. devant moi la vie passait comme un rêve.